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Un verre, une pipe ?

Dans les dernières semaines, les articles, discussions, émissions de radio et télévisions n’ont cessé de dénoncer les viols, les victimes et les présumés ou vrais violeurs, tout en essayant de désamorcer cette bombe qui chauffe les esprits. La plupart des gens se sentent interpellés par le problème d’agressions et s’indignent devant le fait que la femme soit encore mise au banc des accusés alors que dans la réalité, elle demeure la principale victime de ces histoires d’horreur.

Nous sommes effrayés. Sonnés. Dégoûtés. Découragés et avec raison. Nous espérions que nos sociétés soient arrivées à un point de civilité, de sophistication et d’intelligence qui nous préserverait de ces actes odieux perpétrés à une si grande échelle.

Il  y a quelques jours, j’écoutais une émission radio où l’animatrice lançait le débat en interrogeant ses auditeurs comme suit: « Une femme qui prend un verre, doit-elle s’attendre à  ce que ça se termine au lit, si elle monte dans une chambre d’hôtel, doit-elle s’attendre à être violée ?»

À ces mots, j’ai senti une explosion de révolte m’envahir, car je réalisais que plus jeune,  je m’étais souvent posé cette question lorsqu’un homme m’invitait pour une soirée. Je me demandais si j’étais dans l’obligation de donner quelque chose en échange de ce qu’il m’offrait. Un verre …un bec et un souper …une pipe ?

Pourtant, aucune bière, aucun repas ou cinéma ne sous-entend l’obtention automatique d’un baiser, d’une branlette ou d’une baise et le viol ne représente certainement pas une option. Quarante ans plus tard, les filles continuent à se demander : « À quoi s’attend-il … il a payé pour tout quand même… il est venu me chercher, me reconduire… ? » Et ainsi, elles calculent la valeur qu’elles s’accordent. Ne serait-il pas plutôt normal qu’elles se posent systématiquement les questions suivantes : « Est-ce que j’ai envie de lui,  ce soir » « Est-ce JE veux aller plus loin, maintenant. Où se situe MA limite ? »

Quand on sait que dans les écoles, certaines gamines se sentent obligées de distribuer des pipes à la va-vite dans les toilettes pour que les garçons leur adressent la parole, je m’effondre en larmes.  Agissant le plus souvent, non pas par plaisir ou par envie, les actes qui leur sont imposés servent à légitimer leur intégration au sein du groupe. Dans ces conditions, à quel moment peut-on qualifier ces gestes de viol ?

Savoir que ces fillettes se sentent aussi minables et insignifiantes et qu’elles croient avoir aussi peu de valeur me bouleverse au plus profond de mon être.

La bonne nouvelle est que face à cette tornade d’agressions mises en lumière avec des cas très médiatisés, les solutions se multiplient. Chacun va de l’avant avec sa stratégie : « nous devons éduquer, nous devons manifester, nous devons changer les lois, nous devons sanctionner plus sévèrement, etc.»

Tout ce remue-ménage est essentiel, mais au-delà des actions à large spectre, il faut comprendre que chaque individu est en mesure de contribuer au changement. Il est du ressort de chacun de renverser la perception que les femmes et les jeunes filles en particulier ont d’elles-mêmes. Car elles se sentent moches, insuffisantes, incompétentes et certainement jamais à la hauteur des attentes que nous, en tant que société patriarcale, leur imposons.

En  effet, à partir du moment où une petite sort du ventre de sa mère, ses proches et son entourage valoriseront son apparence au détriment de ses talents. « Comme tu es mignonne…comme tu as une jolie robe.. »

Rapidement les médias prendront le relais.  À grand coup de pubs bien léchées, on lui baratinera que ses conversations, son humour ou son intelligence sont bien secondaires et que sa véritable valeur se trouve dans sa beauté et dans sa capacité à susciter le désir !

Des millions de messages déferlent ainsi jour après jour l’encourageant à se mettre au régime sans quoi, elle ne saura jamais trouver de partenaire.  Des millions d’images lui enseignent les codes de séduction qui sont, de toutes évidences, empruntés à la pornographie. Des millions de paroles de chansons lui rappellent que sa place est à genoux, la bouche gourmande, car c’est seulement dans cette position qu’elle sera appréciée.  Comme une transfusion goutte à goutte, on lui injecte, en continu,  une bonne dose de : « Sois attirante (sexuellement)  si tu veux être aimée ».

Au final, tout ce cirque n’a qu’un seul objectif,  déstabiliser la confiance et l’estime de soi des femmes. Ainsi face à ses insécurités et ses complexes, ces dernières déploieront des efforts démesurés afin se démarquer des autres et satisfaire l’imaginaire érotique du voyeur.

 Dans ces conditions, lorsque la jeune fille se retrouve devant à un homme qui vient dépenser 200$ pour une soirée, elle finit par se convaincre qu’elle a accompli sa première mission, celle de plaire.  Et comme elle a la chance que cet homme l’ait remarqué au point de l’inviter à sortir, elle s’imagine devoir le récompenser, comme « il le veut ». Par conséquent, à titre de « remerciements» elle abandonnera son corps à celui qui lui aura donné un peu d’attention. La boucle est bouclée.

Il semble si difficile actuellement d’apprécier la femme autrement que dans un contexte sexuel tant elle est enfermée dans la cage à fantasmes, attachée à son rôle de fournisseuse de plaisir, prisonnière de son statut de pute de service.

Quarante ans et les choses n’ont guère évolué ! Et malgré les dénonciations et la révolte soutenue des féministes,  les phénomènes d’objectivation, de culture du viol, d’esclavagisme sexuel et de prostitution font encore partie de notre réalité.

Pourtant, si nous apprenions à écouter notre petit Jiminy Cricket, nous serions certainement davantage en accord avec nos besoins et nos valeurs. Nous trouverions la liberté d’identifier et satisfaire nos désirs et le loisir de refuser toutes propositions qui ne nous conviendraient pas. Or, il faut du courage pour tenir tête à un paquet de testostérones en action ! Du courage et de l’assurance.

Alors on fait quoi ?

Eh bien, on repart à zéro. On doit changer la rhétorique entourant la femme et leur sexualité. On doit redonner aux filles la possession de leur corps, de leur désir, de leur plaisir. On doit les encourager à prendre en main leur pouvoir féminin,  incluant leur pouvoir sexuel.

Et ça commence à la maison. Oui les parents ! Il ne sert à rien de se féliciter d’avoir un garçon diplômé, s’il ne sait pas comment se comporter avec les femmes.  Il ne suffit pas de défoncer le plafond de verre si les dirigeantes ne savent pas repousser les crétins insistants.

Vous avez l’obligation d’ouvrir le dialogue avec vos filles ! Il faut leur répéter qu’elles ont le droit de refuser qu’on les touche à n’importe quel moment, peu importe la personne qui souhaite les approcher (incluant les membres de la famille). On doit les encourager à dénoncer si quelqu’un s’impose sur elles.  On doit insister sur la valeur qu’elles s’accordent et le respect qu’elles méritent afin qu’elles puissent ensuite exiger ce même respect des autres. On doit leur montrer le chemin vers une sexualité qu’elles contrôleront selon leur évolution, priorités et désirs. On doit cesser de mettre en lumière leur beauté esthétique au détriment de leurs talents, leurs compétences et leur intelligence.

On doit dans la foulée enseigner à nos fils que la domination et l’oppression de la femme sont inacceptables. On doit leur montrer comment développer des relations où la courtoisie, le respect, la confiance et la communication remplacent la force et la violence. On doit décoder avec eux les comportements dont ils sont témoins tous les jours à travers leur consommation de pornographie et de jeux vidéo. On doit les aider à bien vivre leur masculinité. On doit reconnaître leurs besoins sexuels tout en les invitant à introduire l’érotisme dans leurs relations. On doit leur montrer comment le plaisir n’est pas une exclusivité ou un droit masculin, mais une aventure qui se partage.

On est ici bien loin de la discussion sur les abeilles ou comment on fait les bébés… mais elle est essentielle et surtout, elle s’inscrit dans notre rôle de parents.

Quand chacun aura compris que nous sommes tous perdants si nous continuons à vivre dans un contexte social aussi perverti par la violence et l’agressivité, peut-être aurons-nous le courage de nous asseoir sur le bord du lit de nos enfants pour avoir cette conversation. En tant qu’adultes, parents et éducateurs, on ne peut pas laisser les relations entre hommes et femmes aller ainsi à la dérive.

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